La mode 1938-1947

Non, la mode n'est pas un sujet futile...et quel meilleur exemple que celui de la Seconde Guerre Mondiale pour illustrer cette évidence !

Parce que les tenues portent en elles des marques de l'époque, volontaires ou pas: entre l'optimisme  des débuts et les robes fleuries de la Libération, il y a eu le recours au bricolage, la recherche de praticité, les heures sombres du régime de Vichy...

J'ai fait ce travail de recherche lors de la préparation de l'exposition Pour vous, Mesdames ! la mode en temps de guerre, qui s'est tenue au Centre d'Histoire de la Résistance et de la Déportation de Lyon en 2013. Et pour preuve que le sujet n'est pas anodin, ce sont les personnes mêmes qui ont vécu ces terribles années qui ont tenu à apporter leurs témoignages et leurs souvenirs de cette époque. Maigres souvenirs, car les possessions l'étaient aussi, les vêtement reprisés, réutilisés, raccommodés jusqu'au bout du possible, mais aussi parce que, une fois la guerre terminée, la volonté du retour à une vie normale a poussé beaucoup de ces personnes à se débarrasser des restes de ces années qu'elles voulaient oublier.


Avant la guerre: printemps-été 1939



La silhouette est marquée aux épaules (larges) et à la taille (très fine).  Le manteau est ceinturé pour accentuer cet effet de taille fine. 

Beaucoup d'ampleur dans les jupes, des rubans, beaucoup d'accessoires: chapeaux, gants, sacs...





Sources: Marie-Claire, avril et août 1939


Premier hiver, 1939-1940: prévoir des vêtements chauds et pratiques

C'est l'arrivée du tailleur strict. La taille est moins marquée, la jupe droite longueur sous le genou. Le vêtement est confortable et pratique.  C'est une formule qui va durer, bien au-delà du temps de guerre puisqu'il est devenu par la suite le quasi-uniforme de la femme active. Ces tenues sont accompagnées de manteaux amples (fini la taille soulignée), qui bientôt auront l'avantage de cacher les vêtements fatigués en plus de tenir chaud.

Les magazines populaires conseillent de se confectionner des vêtements chauds en lainage, comme ici un gilet et une longue jupe droite à godets; une fois de plus on oublie les volumes évasés. Mais parfois, les propositions sont irrationnelles. Ainsi cette "tenue d’alerte", d’une seule pièce, avec poches et capuchon , conseillée en janvier 1940 pour descendre dans les abris sans rien perdre de son élégance !

 

Sources: Le Petit Echo de la Mode, 17 septembre et 3 décembre 1939, 21 janvier et 11 février 1940.


Printemps-été 1940: l'espoir de la victoire


Le tailleur s'impose, les variations sont mineures sur une base constante: veste tailleur, avec des poches, jupe droite.

La silhouette reste très délicate. L'impact de la guerre ne se fait pas vraiment sentir dans les magazines, qui proposent pour l'été 1940 une mode légère, gaie et colorée


Sources: Marie-Claire, février 1940 et Le Petit Echo de la Mode, 12 mai 1940


De 1941 à 1944: s'adapter

Beaucoup moins de magazines paraissent, et si les rédactions réussissent à publier, c'est sous contrainte: format réduit, photos interdites, illustrations minimales, et souvent l'obligation d'insérer des publicités pour des firmes allemandes.

Les femmes sont actives, et les vêtements doivent suivre le mouvement: les jupes-culottes permettent de faire du vélo, les poches et sacoches remplacent les pochettes tenues à la main qui étaient d'usage quelques mois auparavant.

Il faut s'adapter aux nouvelles conditions de vie: les turbans et foulards noués remplacent les chapeaux, et servent à cacher les cheveux qu'on ne peut plus entretenir correctement; les semelles de bois se répandent à mesure que le cuir se raréfie.

Les magazines ne proposent plus de nouvelles tendances; à la place, des trucs et astuces pour réutiliser de vieux vêtements. Par exemple, un morceau d'une vieille jupe est adapté au bas de la veste d'un tailleur. On fait avec les moyens du bord.

 

Sources: L’Art et la Mode, juin 1943, Marie-Claire, mai 1944, Modes et Travaux, avril-mai 1944.


De 1941 à 1943: nouvelles inspirations

Les magazines élégants sont très loin des préoccupations de la rue. L'influence de l'occupant, et celle du régime de Vichy, se font sentir à tout moment. 

L'Officiel de la mode présente des collections inspirées du vestiaire militaire avec une jaquette de type trench-coat, un gilet masculin et un calot (mai 1941). Images de France fait au même moment (en avril) la promotion du retour à la terre avec une  "jolie fermière" qui semble chausser des sabots pour la première fois en robe fleurie à manches ballon. Même discours dans L'Art et la mode en juin 1943 qui présente une tenue de détente inspirée des costumes régionaux avec blouse blanche, bretelles brodées et jupe "paysanne" (et, détail dérangeant, une croix en pendentif, unique exemple que j'ai trouvé au cours de mes recherches de signe religieux dans une image de mode à cette époque).


1942: l'état de la mode

Ces deux silhouettes sont emblématiques de la silhouette vue par les créateurs, et qu'on va retrouver dans la rue:  épaules larges, taille fine, hanches étroitement moulées par un corsage très long, que ce soit en version robe ou tailleur.

Car la création persiste, malgré les embûches. Lucien Lelong, couturier à succès et président de la Chambre Syndicale de la Haute Couture, y est pour beaucoup: il entrave le projet allemand de transférer les savoir-faire parisiens à Berlin en négociant le maintien des ateliers à Paris. Il organise des défilés et ventes plus ou moins clandestins, en contactant les acheteurs américains qui sont coupés des maisons parisiennes, et en organisant un grand défilé de mode à Lyon, donc en zone libre, en mars 1942, au nez et à la barbe des Allemands. Ceux-ci rétorquent en durcissant les réglementations sur la publicité et les métrages de tissu...


Source: Marie-Claire, avril et septembre 1942


1944-1945: les excès

Les magazines populaires ne proposent plus vraiment de tendances mode, seulement des trucs et astuces pour faire avec ce qui reste...même L'Officiel de la mode propose des vêtements simples et pratiques: en juillet 1944, le modèle ne porte pas de chapeau, avec une robe d’été boutonnée au grandes poches, longueur au genou. A Paris, c'est le temps des excès et des provocations: les Zazous qui portent des vêtements trop grands, excessifs, en réaction aux privations, la haute couture qui exagère les lignes du corps, comme ici avec un modèle Jacques Fath de 1945: toujours pas de chapeau, une canadienne très épaulée, à la taille très fine et aux hanches carrées, soulignées par des basques.

Le plus touchant est cette troisième image: ce n'est pas une figure de mode, c'est une silhouette que j'ai extraite d'une photo d'anonymes au moment de la Libération: comme beaucoup d'autres jeunes filles, celle-ci porte une robe à fleurs, probablement faite maison avec les rideaux de la cuisine...



1947: la révolution du New Look

Printemps 1947, tout le monde en parle ! La guerre était synonyme de restrictions, y compris dans les métrages de tissu autorisés pour les modèles de haute couture, la taille et forme des ourlets ou des poches...la collection New Look de Christian Dior prend le contre-pied de ce qui s'est passé les années précédentes: ligne des épaules très adoucie et tombante, buste ajusté, taille très fine, beaucoup d’ampleur du manteau et de la jupe qui rallonge jusqu’à mi-mollet...ces caractéristiques vont devenir la marque de fabrique de la maison, et permettre une certaine renaissance de la haute couture française qui se voit concurrencée par les nouvelles maisons américaines...le New Look, c'est un peu aussi le retour de la femme à son effigie de jolie poupée figée, très semblable à la silhouette de la fin des années Trente. Il faudra attendre les années Soixante pour que la mode s'accorde à la nouvelle vie active des femmes (mais c'est une autre histoire)...

 

Source: l’Officiel de la Mode, mars 1947